REU, données publicitaires et IA : vers une inférence massive des préférences électorales

Avec les progrès de l'IA et la diffusion massive des données, l'isoloir est devenu une illusion d'anonymat électoral. Dans cet article, nous détaillerons les enjeux politiques liés à la corrélation massive de données, ce qui se fait déjà ainsi que les risques immédiats pour 2027.

Quentin Papelard

4/4/202616 min read

Introduction - l'obsolescence de l'isoloir

Ah, la politique.

Ce sujet encore plus tabou que l'argent.

Avec certains, parler politique est d'une simplicité déconcertante, même en étant aux antipodes. Avec d'autres, le moindre sujet devient une source de friction et d'agacement.

C'est ce qui m'a toujours fasciné : nous voulons tous le bien de l'humanité et l'amélioration de la situation en France. Mais personne n'est d'accord sur la marche à suivre. Certains responsables politiques cultivent le "bon sens". Vous savez, ce sens commun que tout le monde a, sauf que personne n'a le même.

Le vote est probablement le moyen le plus abouti qu'on a pu trouver pour se mettre d'accord, bien qu'imparfait.

Mais pour être efficace, il doit être libre et éclairé. C'est pour garantir cette liberté que l'on a mis en place des isoloir. Car connaître le vote d'un citoyen, c'est pouvoir le cibler, le contraindre, le manipuler pour orienter son choix au moment de mettre le bulletin dans l'urne.

Des rideaux opaques ont toujours été efficaces. Jusqu'à aujourd'hui.

Aujourd'hui, on se penche sur le monde moderne. Entre vol de données, ciblage publicitaire, ingérence étrangère documentée ou possible, corrélation de masse par IA et contrôle des médias : bienvenue en 2026.

Disclaimer :
Cet article reflète le constat d'un expert en cybersécurité ainsi que les préoccupations d'un citoyen.
Ce dernier a ses opinions politiques propres, ses biais et sa grille de lecture. Il est pessimiste au vu des capacités technologiques actuelles entre de mauvaises mains.
Quelle que soit la casquette, je m'efforce néanmoins de vous fournir des sources de qualité.

Merci à Marie-Gabrielle BERTRAN pour son aide sur le sujet du cyberespace Russe.

“Information, knowledge, is power. If you can control information, you can control people.”

Le Registre Electoral Unique : c'est quoi ?

Le Répertoire Électoral Unique (REU) est une base nationale centralisée qui regroupe l’ensemble des électeurs inscrits en France. Mis en place et piloté par l’INSEE, il vise avant tout à simplifier la gestion des listes électorales et à fiabiliser les inscriptions.

Concrètement, il contient des informations d’identification et d’inscription : état civil, commune de rattachement, situation électorale. Ce n’est pas une base conçue pour analyser des comportements, mais pour garantir le bon fonctionnement du processus électoral.

Sur le plan des accès, le cadre est strictement défini.

Les principaux acteurs habilités sont :

  • les communes, pour la gestion des inscriptions et radiations

  • les préfectures, dans le cadre de leurs missions de contrôle

  • l’INSEE, en tant que responsable du traitement

  • certaines autorités ou organismes, dans des cas spécifiques et encadrés

Ces accès sont justifiés par des besoins opérationnels et administratifs. En théorie, on est donc dans un modèle maîtrisé, avec des usages limités et contrôlés.

Pourtant, les enjeux dépassent ce périmètre officiel.

D’une part, la centralisation crée un point névralgique de données particulièrement sensible. Même si les accès sont encadrés, la multiplicité des intervenants et des usages augmente mécaniquement la surface de risque : erreurs humaines, mauvaises pratiques, ou détournement indirect.

D’autre part, et c’est le point le plus structurant, le REU prend une toute autre dimension dès lors qu’il est mis en relation avec d’autres sources de données.

Pris isolément, il reste une base administrative.
Corrélé avec des données externes (issues de fuites, de bases commerciales ou de l’écosystème publicitaire) il peut devenir un point d’ancrage fiable pour relier une identité réelle à des comportements numériques.

C'est pour cela que la CNIL en a fait l'une de ses 3 grandes priorités pour 2026. L'objectif sera de contrôler les accès à ce fichier ainsi que l'utilisation des données consultées.

En pratique, il est possible de détecter un accès inhabituellement fréquent à ce registre, ou une volumétrie élevée. Cependant, l'usage fait des données consultées reste difficile, voire impossible, à contrôler.

Ainsi, une extraction partielle pourrait être exploitée par des équipes de campagnes à des fins de ciblage. Mais pas d'inquiétude, le fichier ne contient aucune donnée susceptible d'identifier le bord politique d'un électeur.

Ces données sont déjà dans la nature.

L'empreinte numérique : une cible dans le dos à l'approche de 2027.

La France est championne d'Europe du vol de données en 2025. Et 2026 commence sur des chapeaux de roues.
Conformément aux priorités de la CNIL pour 2026, les Fédérations Françaises sont particulièrement touchées depuis des mois.

Parmi les exemples marquants, la Fédération Française de Tir et la Fédération Nationale des Chasseurs ont permis aux attaquants de récupérer une base complète de détenteurs potentiels d'armes à feu. De belles données à revendre aux commanditaires de cambriolages.

Le manque de maturité cyber s'est fait sentir, illustré par la magistrale déclaration du trésorier de la fédération des chasseurs du Bas-Rhin : “Il ne faut quand même pas le prendre à la légère, mais […] aujourd’hui, on n’est pas trop inquiet.”
Dans le même temps, le leak des données de la FFTir donnait déjà lieu à des cambriolages à Lyon, Paris, Nice, Limoges ...
Et depuis, le SIA, râtelier numérique en France, a également fuité.

Hormis les piratages, un autre réseau distinct, bien légal, revend vos données : bienvenue dans le monde de l'ADINT.

Ce terme (AD INTelligence) désigne le renseignement lié aux données publicitaires. Votre profil publicitaire décrit en détail les sites que vous consultez, les applications que vous utilisez, vos préférences, vos horaires et lieux de consultation, l'évolution de vos statistiques au fil du temps, etc.
Mettre la main sur ces données, c'est vous connaitre par coeur. Et pas besoin de cliquer sur une publicité, le tracking se fait lorsque vous utilisez vos applications du quotidien, lorsque vous naviguez sur internet.

Si ces données sont moins utilisées et moins connues, c'est parce qu'elle sont payantes. De plus, vous ne pouvez généralement pas demander à un broker "donne moi les données de monsieur Jean-Kevin Picard". Vous avez accès à des identifiants publicitaires, pseudonymes.
Mais vous pouvez acheter une cohorte représentant votre audience cible : "je veux tous les hommes de 45 à 60ans qui habitent en région PACA et aiment la cuisine".

Un autre frein à l'exploitation ciblée de ces données : leur traitement. Difficile de corréler des profils publicitaires avec des données volées. En effet, difficile jusqu'à récemment.

Mais plus maintenant.

Corrélation par IA : comment rendre votre profil électoral transparent.

Les données sont partout. Mais jusqu'à présent, difficile de les exploiter massivement sans avoir le budget des GAFAM. L'IA vient de mettre un coup de pied dans la fourmilière.

Prenez en entrée : des vols de données, un échantillon du REU.
Ajoutez-y les données publicitaires de votre "clientèle cible".
Architecturez un système s'appuyant sur l'IA pour corréler tout ça. Attribuez automatiquement un scoring politique à chaque profil. Conservez uniquement la cohorte qui obtient le scoring que vous attendez, faites quelques statistiques.

Vous obtenez une tendance, un profil type.
Pas celui de votre électorat, ni les citoyens engagés de l'autre côté de l'échiquier politique. Mais le profil type des indécis entre les deux. Ceux qui pourraient être séduits par votre discours.

Identifier une cohorte des 20% d'électeurs les plus faciles à faire basculer, c'est savoir exactement qui cibler. Âge, centres d'intérêts, localisation, catégorie socio-professionnelle. Sources d'information.

Identifier et exploiter vos sources de confiance.

Savoir comment toucher un public est primordial en marketing. Et la politique, c'est du marketing.
Déterminer qui est indécis, user et abuser des techniques de manipulation ... Les compétences et pratiques sont communes. J'en ai pris conscience lorsque je me suis intéressé aux biais cognitifs et aux contenus de Hygiène Mentale et la Tronche en Biais : toutes les techniques de manipulation et de désinformation sont utilisées en politique, particulièrement quand il s'agit de parler aux électeurs.

Mais ce qui fait réellement la différence c'est surtout le choix du medium.
Cibler les jeunes en sponsorisant des créateurs de contenu influents.
Mon public cible regarde la télé ? On va acheter des spots publicitaires sur des grandes chaines.
Il écoute la radio ? On s'adapte.

Je suis un admirateur du système politique Suisse. S'occuper de ses affaires, faire passer un maximum de mesures par votation directe. Mais en l'état, ce système est inapplicable en France.
Car on en vient à un socle fondateur de la démocratie : l'accès à l'information. La manipulation de l'information est celle de l'opinion et, in fine, des élections. Et ça, plusieurs acteurs influents l'ont bien compris.

Ingérence étrangère : quand le choix politique est externalisé.

Les cas d'ingérences étrangères sont bien documentés. Parmi les habitués, la Russie figure en tête de liste.
2024 : Roumanie. 2016 : USA. Et bien d'autres suspicions entre les 2, incluant notamment nos élections en 2017 : un cas largement documenté de cyberattaque ayant mené aux Macron Leaks, attribué officiellement par le MEAE (Source : https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/presse-et-ressources/decouvrir-et-informer/actualites/russie-attribution-de-cyberattaques-contre-la-france-au-service-de-renseignement-militaire-russe).
Le mode opératoire est globalement le même : campagne massive de propagande et de désinformation en ligne, éventuellement alimentée par un leak de données opportun.

Les usines à troll russes tournent à plein régime depuis 2010. Pas toujours subtiles, elles publient des articles convaincants, tout comme des images de zombies nazis dans les rues américaines. Le volume et la diversité des fake news permet néanmoins un impact significatif sur une partie, moins sensibilisée, de la population.

En effet, l'objectif n'est pas de convaincre, mais de fracturer, en exploitant des leviers propres à la cible : tensions raciales aux USA, immigration en Europe, fractures sociales locales. Industrialisée par le recrutement massif et la création d'entités dédiées, les campagnes de désinformations sont maintenant automatisables par IA, décuplant ainsi le potentiel de ces fermes.

Fait notable mais dépassant le cadre de cet article, les médias de propriété Russes sont particulièrement implantés en Afrique où ils contribuent à diffuser un narratif partisan.

La Russie considère le numérique comme un enjeu stratégique central depuis les révélations Snowden en 2013. Suite à un investissement étatique massif, la Russie a considérablement accéléré son développement cyber. Ainsi, l'armement des moyens numériques accompagne celui de l'énergie et des médias. Le cyberespace est devenu un levier géopolitique que la Russie sait exploiter. Plus d'information dans la publication scientifique de Marie-Gabrielle BERTRAN.

Mais même si les Etats-Unis aiment encourager le monde à taper sur la Russie, ils constituent également une menace. C'était déjà le cas avec Google : contrôler le référencement du contenu, c'est contrôler l'information et l'opinion.
Depuis, la tech américaine ne se contente plus de donner des ressources : elle traite l'information pour nous. A notre demande.

Il est devenu très facile de demander à ChatGPT et non à Google. "Dis, ChatGPT, compare les programmes des candidats aux élections présidentielles de 2027 et fais moi un résumé"
Fin.

La collaboration entre les géants de la tech et le gouvernement américain n'est plus un secret depuis longtemps. Les révélations de Snowden n'en étaient qu'un exemple. Depuis, Microsoft assume donner les clés de déchiffrement BitLocker au FBI.
Anthropic collaborait publiquement sur l'analyse de données militaires, jusqu'au jour où le gouvernement a demandé carte blanche pour utiliser leurs modèles d'IA pour planifier les frappes. Anthropic a été retiré de toute collaboration, OpenAI s'est empressé de proposer ses services.

Du mois, jusqu'à Mythos. La NSA s'est empressée de contourner les interdictions américaines pour profiter de ce nouveau modèle restreint.

Assumée depuis peu, cette domination totale sur les outils technologiques est entretenue depuis la bulle internet. Les cartes à puces étaient françaises à l'origine, la CIA s'est chargée de récupérer cette technologie par tous les moyens (voir l'excellente vidéo de Micode). Depuis, de nombreuses entreprises ont suivi la même trajectoire.
En France, on préfère se concentrer sur une autre industrie : les médias.

Influence interne : données, médias et convergence.

En France, on assiste depuis des années à l'apparition de nombreuses chaines dites d'information. Le concept : de l'information, tous les jours et à toute heure.

Cette popularisation va de pair avec une autre tendance : le rachat progressif de tous les médias par quelques mains.
Télévision, maisons d'édition, stations radio : tous les medium traditionnels sont concernés. Ces mêmes acheteurs, riches et influents, cochent toutes les cases : un réseau riche ayant parfois accès au REU, les moyens financiers de collecter la donnée, organiser son traitement, et les moyens de diffusion pour toucher l'électeur final.

Étant libéral à la base (oui, je ne vais pas me faire que des amis), ce n'est pas un point qui me gène spécialement. En revanche, la convergence des lignes éditoriales est plus inquiétante. La pluralité est révolue.
Car hormis le libéralisme, il y a un autre concept qui me tient à coeur : avoir accès à des informations sourcées et au fruit d'un vrai travail de recherche journalistique.
Ce travail a été remplacé par des débats asymétriques entre 4 journalistes de plateau d'un côté, et un expert de son domaine de l'autre côté.
La nouvelle méthodologie n'est pas "sourcer, analyser et rapporter" mais "mettre des humains en situation de débat, et celui qui gagne a raison". Rien de pire pour informer.

Après les grands médias, des établissements bien plus structurants sont dans le viseur des mêmes acquéreurs : les écoles de journalisme. Ce n’est pas la première fois que des intérêts économiques gravitent autour de la formation des journalistes. Mais avec l’ESJ Paris, cette influence devient explicite.

(Et voilà, j'ai réussi à me mettre à dos la droite en dénonçant la qualité des médias des milliardaires, et la gauche en prônant le libéralisme. En un paragraphe.)

L'accès à l'information n'est plus un droit, mais un privilège. Pour celui qui délaisse le confort, et la confiance envers les médias dont l'information est pourtant le métier. Pour celui qui recherche des sources plus fiables et difficiles à trouver.
Un privilège accessible à une minorité de citoyens dans une démocratie ou la majorité prime.

2027 and beyond

L’influence électorale moderne n’a pas besoin de fraude massive ni de manipulation spectaculaire. Elle repose sur une mécanique beaucoup plus insidieuse : identifier les voix décisives, comprendre leurs habitudes informationnelles, puis agir sur les canaux qu’elles considèrent déjà comme légitimes.

Première étape : exploiter les statistiques électorales disponibles. Bureau par bureau, commune par commune, il est possible d’identifier les zones où quelques milliers de voix peuvent faire basculer un scrutin. L’objectif n’est pas de convaincre tout le pays, mais quelques segments clés.

La deuxième étape consiste à comprendre par qui ces électeurs se laissent convaincre : radio locale, chaîne d’information, influenceur politique, presse régionale, personnalité perçue comme neutre, média en ligne ...

Une fois ces relais identifiés, plusieurs leviers existent.
Le plus évident reste l’acquisition directe ou indirecte d’un média stratégique. Ces dernières années, la concentration croissante des médias français a montré qu’un changement d’actionnaire peut progressivement s’accompagner d’une inflexion éditoriale : choix des invités, hiérarchie de l’actualité, thèmes mis en avant, cadrage des débats.

Le changement ne doit pas être brutal : tout repose sur la subtilité. Un média peut conserver son image historique tout en déplaçant lentement son centre de gravité idéologique. Pour le public, rien ne semble rompu.
Les organismes de sondages largement mis en avant au quotidien sont un autre symptôme du cadrage politique. La recherche scientifique repose depuis des décennies sur des protocoles stricts destinés à éliminer tout biais. Les sondages n'ont rien de tout ça : poser les questions, c'est déjà influencer les réponses. C'est aussi choisir quel sujet mérite d'être porté.

Cumulées sur un an, ces éléments peuvent faire basculer quelques pourcents.
Ce maigre pourcentage au premier tour suffit à redessiner le second tour, puis les 5 années suivantes.
Prolongez ces méthodes pendant 10ans et vous manipulez l'opinion politique d'une génération.

Et pour la décennie qui suit ? Peu importe qui gouverne, il aura à sa disposition des outils prêts à l'emploi. J'en ai déjà parlé dans un précédent article : La vie privée, variable d’ajustement du numérique moderne.
Chat control, centralisation financière, vidéosurveillance de masse "temporaire pendant les JO" mais pérennisés par la suite ... Le jour où l'on glisse vers un gouvernement plus totalitaire, il aura toutes les clés en main pour garder un oeil sur chacun et mettre en place un système de scoring digne de nos voisins asiatiques.

Se protéger

La bonne nouvelle, c'est qu'il y a des pistes pour limiter l'impact de la manipulation.
La mauvaise : elle s'applique à l'échelle individuelle.

Comme en cybersécurité : la surface d'attaque, c'est nous.
La manipulation de l’opinion ne fonctionne pas parce que les citoyens seraient naïfs. Elle fonctionne parce que nous partageons tous les mêmes limites cognitives.
Biais de confirmation, effet de halo, répétition, recherche de cohérence, confiance accordée à une figure familière : aucun profil n’y échappe. Ni le niveau d’études, ni l’intelligence, ni l’expérience professionnelle n’immunisent contre ces mécanismes.
Au contraire, se croire trop lucide pour être influencé est la plus grande faiblesse. La certitude d’être au-dessus des biais est l’un des meilleurs moyens de s’y exposer.
La première protection consiste donc à accepter une réalité simple : tout le monde est influençable, à commencer par soi-même.

Ensuite, la diversification des sources d'information est largement insuffisante.
Diversifier entre plusieurs canaux médiocres ne produit pas une information de qualité.

Le vrai critère n’est pas la quantité de médias consultés, mais leur rigueur. Lorsque vous consommez un contenu, posez-vous les questions suivantes :

  • les affirmations sont-elles sourcées ? reposent-elles sur un travail journalistique de qualité ?

  • les chiffres sont-ils contextualisés ?

  • les erreurs sont-elles corrigées publiquement ?

  • les invités parlent-ils de leur domaine réel de compétence ?

  • le contradicteur est-il spécialiste dans son domaine ? est-il en position de force volontaire (surnombre, temps de parole) ?

  • le contenu suscite une émotion ?

Un débat est le pire moyen d'informer, encore plus lorsqu'il est asymétrique.

Une information qui suscite l'émotion est d'autant plus dangereuse : c'est le mécanisme sur lequel repose les arnaques réussies. C'est ce qui vous fait cliquer sur un lien de phishing, c'est ce qui vous pousse à donner vos identifiants à cet inconnu au téléphone. A chaque fois que vous verrez un discours calibré pour vous indigner sur un plateau de télé, repensez-y.

Le modèle du “journaliste de plateau omniscient”, capable de commenter la géopolitique à 8h, l’énergie à 10h, la santé à midi et la cybersécurité le soir, mérite d’être regardé avec prudence.

Il n'y a pas de secret : bien s'informer demande du temps. Lire plusieurs sources, remonter à la donnée initiale, distinguer le fait du commentaire, accepter les nuances et suspendre un jugement immédiat

C’est exigeant. C’est aussi incompatible avec le rythme imposé par les flux continus et les réactions à chaud.

Ainsi, l'IA apparait comme un outil parfait pour aller plus vite. Elle va devenir un point d’entrée majeur vers l’information politique. Elles peut être utile, à condition d’être utilisée comme un assistant, pas comme une autorité.

Quelques réflexes simples :

  • demander systématiquement les sources et vérifier qu’elles existent réellement

  • remonter au document d’origine et vérifier sa cohérence

  • confronter plusieurs réponses

  • repérer les formulations trop affirmatives sur des sujets complexes

  • distinguer synthèse pratique et vérité factuelle

Une IA peut accélérer la recherche. Elle ne remplace ni l’esprit critique, ni la vérification.

J'insiste sur la vérification de la source : beaucoup de désinformateurs citent une étude complexe en sachant que personne n'ira lire. Alors même que l'étude montre l'opposé de ce que prétend le désinformateur.

Mon post du premier avril illustre parfaitement l'absence de vérification : https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7445010305107054592/
"Excellente nouvelle : la CNIL met enfin en place une indemnisation automatique des victimes de vols de données."

Avec plus bas "poisson d'avril" et en source la page wikipédia correspondante.

Verdict : le post est commenté et repartagé au premier degré avec des formulations comme "enfin une bonne nouvelle". Personne n'a lu entièrement le post, ni consulté la source. Un post viral hors de contrôle.

Aucune loi, aucun algorithme et aucune plateforme ne protégeront totalement une démocratie dont les citoyens délèguent entièrement leur jugement.

Se protéger commence moins par la technique que par une discipline intellectuelle : douter, vérifier, comparer.

Conclusion

Le sujet n’est pas de savoir si une puissance étrangère, un groupe privé ou quelques milliardaires vont “contrôler” une élection d’un claquement de doigts. La réalité est beaucoup plus subtile.

On ne parle pas d'un scénario de science-fiction où l'on peut manipuler tout un peuple. Il suffit d’orienter quelques perceptions, de déplacer quelques priorités, de rendre certains thèmes centraux et d’autres invisibles. Quelques points gagnés ici, quelques points perdus là, et l’équilibre démocratique change silencieusement.

Le danger principal n’est pas la technologie. Ce n’est ni l’IA, ni les bases de données, ni les réseaux sociaux pris individuellement. Le danger réside dans leur convergence :

  • des données toujours plus nombreuses, centralisées, sans sécurisation

  • des outils capables de les exploiter à grande échelle

  • des canaux d’influence concentrés entre peu de mains

  • un public saturé d’informations mais en manque de repères

Dans ce contexte, la manipulation moderne n’a plus besoin de mentir frontalement. Il lui suffit de sélectionner, hiérarchiser, puis comme le dit l'adage : "déformer, amplifier, répéter".

La présidentielle de 2027 ne sera probablement pas “truquée” au sens caricatural du terme. Elle pourrait en revanche se dérouler dans un environnement informationnel profondément biaisé, où certains acteurs disposent d’une puissance d’influence sans précédent.

Et c’est précisément ce qui rend la situation sérieuse.
Parce qu’une démocratie ne disparaît pas toujours sous les chars. Elle peut aussi s’éroder derrière des écrans, dans le confort, entre deux notifications.

Alors clairement : on n’a pas le cul sorti des ronces.

Mais tant que le problème peut encore être nommé, compris et débattu, tout n’est pas perdu.

Bibliographie

INSEE - Répertoire électoral unique (REU) : https://www.insee.fr/fr/information/3535058
CNIL - Contrôles prioritaires 2026 : https://www.cnil.fr/fr/controles-prioritaires-2026
Déclaration du trésorier de la Fédération des Chasseurs du Bas-Rhin : https://www.dailymotion.com/video/x9yigvm
Cambriolages de détenteurs d'armes à feu : https://www.franceinfo.fr/faits-divers/un-tireur-sportif-agresse-chez-lui-a-villeurbanne-neuf-armes-et-1-300-cartouches-derobees_7707067.html
CNIL - Publicité ciblée et suivi des utilisateurs : https://www.cnil.fr/fr/publicite-ciblee
European Data Protection Board - Guidelines on targeting of social media users : https://www.edpb.europa.eu/our-work-tools/our-documents/guidelines/guidelines-82020-targeting-social-media-users_en
Attribution des Macron Leaks à la Russie par le MEAE : https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/presse-et-ressources/decouvrir-et-informer/actualites/russie-attribution-de-cyberattaques-contre-la-france-au-service-de-renseignement-militaire-russe
Publication scientifique de Marie-Gabrielle BERTRAN - "La Russie, une cyber-puissance ?" : https://www.erudit.org/fr/revues/ei/2019-v50-n3-ei06059/1077506ar/
"Usines à trolls russes : de l’association patriotique locale à l'entreprise globale" par Colin GERARD : https://larevuedesmedias.ina.fr/usines-trolls-russes-de-lassociation-patriotique-locale-lentreprise-globale
Kosinski, Stillwell & Graepel - Private traits and attributes are predictable from digital records : https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1218772110
Le Monde Diplomatique - Médias français : qui possède quoi ? : https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA
Reporters Sans Frontières - Classement mondial de la liberté de la presse : https://rsf.org/fr/classement
Sénat - Concentration des médias et pluralisme : https://www.senat.fr/fileadmin/cru-1774270947/import/files/fileadmin/Fichiers/Images/commission/affaires_culturelles/CEmedias/ESSENTIEL_cemedias.pdf
Rachat de l'ESJ Paris : https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/11/15/l-esj-paris-reprise-par-bollore-arnault-et-d-autres-proprietaires-de-medias_6396063_3234.html
Annulation des élections en Roumanie en 2024 : https://www.iris-france.org/election-presidentielle-annulee-en-roumanie-la-democratie-a-lepreuve-des-reseaux-sociaux/
Ingérence Russe dans les élections américaines de 2016 : https://www.intelligence.senate.gov/wp-content/uploads/2024/08/sites-default-files-documents-report-volume5.pdf
Ingérence américaine ayant mené au rachat de la technologie des cartes puces : https://youtu.be/2wMxldl3Alk?si=xrSVg3G2mG9z0HKv
Collaborations entre les géants de l'IA et le gouvernement américain : https://www.theguardian.com/technology/2026/feb/28/openai-us-military-anthropic
Microsoft ouvre BitLocker pour le FBI : https://www.it-connect.fr/microsoft-donne-les-cles-bitlocker-au-fbi-ce-nest-pas-nouveau-mais-comment-est-ce-possible/
Usines à trolls Russes - Colin GERARD : https://larevuedesmedias.ina.fr/usines-trolls-russes-de-lassociation-patriotique-locale-lentreprise-globale
La NSA utilise déjà Anthropic Mythos : https://coinacademy.fr/actu/nsa-utilise-modele-mythos-anthropic-malgre-tensions-pentagone/